Claude McKay. Esprit de Harlem à Marseille ​

Pour célébrer la magnifique parution en français de Romance in Marseille de l’écrivain afro-caribéen-américano-harlemite Claude McKay, les éditions Héliotropismes, le Collectif Claude McKay et Coco Swing Marseille ont la joie d’associer leurs univers du livre et de la danse. De bien beaux événements se préparent… mais en attendant les festivités de la vie enfin déconfinée, ouvrons le bal des mots !

Nous ne pouvions pas imaginer une inauguration plus enthousiasmante à ce blog. Parler de Claude McKay, c’est donner à lire la danse, le jazz et le blues. Causer de Claude McKay, c’est écrire sur l’histoire, la littérature, la politique et la poésie. C’est rencontrer Marseille par l’esprit de Harlem. Voilà qui rassemble tout ce que nous voulons partager avec vous sur cette page consacrée à la culture swing. Premier épisode : qui est Claude McKay ?

McKay à l'Estaque
McKay à L'Estaque © James Weldon Johnson Memorial Collection
Claude McKay est né à la Jamaïque en 1889. Jeune homme, l’opportunité des Etats-Unis l’appelle, nous sommes en 1912, il migre. Étudiant boursier dans le sud, en Alabama, il poursuivra bientôt vers le nord effervescent et industrialisé. Il prend ainsi le train de la grande migration, comme toute une génération de Noirs aux profils et situations variées, aux aspirations et possibles différents, mais s’unissant dans l’expérience commune de la domination, de l’exil et de la recherche de liberté. C’est à Harlem, ghetto noir en plein New York que McKay pose bagage et se remet à l’écriture.
© James Weldon Johnson Memorial Collection

Noir de Jamaïque, Claude McKay est de celles et ceux ayant grandit en subalterne vis-à-vis des Blancs. Mais les Caraïbes se distinguent en ce que les Noirs y sont numériquement majoritaires et les relations raciales assez policées. Devenu immigré, étranger et minoritaire aux Etats-Unis, il vit frontalement la violence raciste et débridée contre ses congénères. Un choc culturel qu’il partage avec toute la cohorte d’Afro-caribéens récemment arrivés aux “United Snakes” comme il l’écrit lui-même. Intellectuel, poète et écrivain de Harlem, sa plume ne peut alors qu’être militante. En 1919, les Etats-Unis s’enflamment, Chicago en particulier, c’est l’été rouge et les premières grandes émeutes raciales des Etats-Unis. 23 Africains-Américains sont tués à Chicago, 76 dans tout le pays. Atteint en plein coeur, Claude McKay compose un poème de combat, une ode à l’auto-défense.

If we must die, let it not be like hogs
Hunted and penned in an inglorious spot,
While round us bark the mad and hungry dogs,
Making their mock at our accursed lot.
If we must die, O let us nobly die,
So that our precious blood may not be shed
In vain; then even the monsters we defy
Shall be constrained to honor us though dead!
O kinsmen! we must meet the common foe!
Though far outnumbered let us show us brave,
And for their thousand blows deal one death-blow!
What though before us lies the open grave?
Like men we’ll face the murderous, cowardly pack,
Pressed to the wall, dying, but fighting back!

Si nous devons mourir, que ce ne soit pas comme porcs
Traqués et parqués dans un enclos infâme,
Tandis qu’autour de nous, fous de rage et de faim,
Les chiens aboient, se moquent de notre sort maudit.
Si nous devons mourir, ah ! mourrons noblement
Afin que notre sang précieux ne soit versé
En vain; alors, même les monstres que nous défions
Seront contraints de nous honorer dans la mort!
Ô mes frères, il nous faut affronter notre ennemi commun !
Même inférieurs en nombre, montrons notre bravoure
Et pour leur mille coups frappons un coup mortel !
Qu’importe si devant nous s’étend la tombe ouverte ?
En hommes nous ferons face à la meute lâchement meurtrière,
Le dos au mur, mourant, mais rendant coup pour coup.

Traduction de Michel Fabre

Dès lors, les mots de McKay seront tout dédiés à dire ce que c’est qu’être Noir. Il devient un écrivain initiateur et incontournable de la Harlem Renaissance, nom donné tout à la fois au courant littéraire, au jaillissement culturel, à l’effusion dansée et musicale, à l’explosion de vie et de dignité qui anime le ghetto noir de New York. 

Au sein de ce paysage culturel, McKay rend compte de l’expérience des Noirs sous l’empire des sociétés colonialistes et ségrégationnistes. Se distinguant de la culture élitiste harlemite, compagnon de route du communisme, il met en valeur la vie quotidienne des classes laborieuses de couleur pour la faire résonner avec les questionnements du vaste monde.  Les bars, les rues, les bordels, les dancings, les usines, les ports sont les lieux à partir desquels ses personnages débattent de la “civilisation”, des rapports entre Noirs et Blancs mais aussi des rapports entre Noirs. Il décentre son regard et ne se contente pas seulement des États-Unis. Il prend le large pour l’Europe. Point d’accroche privilégié pour ses observations, ville portuaire préférée des marins-prolétaires du monde, il s’arrête à Marseille.

McKay s’installe un temps dans un espace aujourd’hui disparu sous la couche lissée de l’aménagement urbain. Ce fameux secteur que l’occupant nazi dynamitera en 1943 avec la complicité des autorités françaises : le quartier Réservé, la Fosse et ses méandres menant à la rue de la Bouterie (actuelle rue du Lacydon). Claude McKay se laisse dériver dans cette atmosphère interlope, faite de troquets, de pianos mécaniques, de jazzmen et de prostitution. Il rencontre les matelots sous-fifres débarquant d’Afrique de l’Ouest, des Antilles et d’Amérique et prend parmi eux la mesure de la diversité des mondes noirs. Observateur participant de ces rues à lupanars, où s’entrecroisent les colonisés du monde et les musiques syncopées, il tient à en résumer toutes les saveurs et les valeurs, sans exotisme. Pour nous autres passionnés et passionnées de danses swing, son vécu est précieux tant il donne à voir à travers les yeux d’un témoin oculaire l’arrivée des danses et de la musique jazz à Marseille.

McKay Jazz Band
© James Weldon Johnson Memorial Collection

Dans un bar du Vieux-Port, Claude McKay photographie sa bande d’amis. Rare image d’un groupe de jazz dans la Marseille des années 1920.

Toute cette expérience, Claude McKay la compile dans les épisodes sensibles qui composent ses romans marseillais : Banjo et Romance in Marseille. Deux livres qui dépeignent une Marseille coloniale où se brouille et se débrouille autant que philosophe tout un monde subalterne et racisé. Deux livres qui prolongent entre la Fosse et la Joliette l’écho des luttes des Noirs pour l’égalité, la justice et la dignité. Deux livres qui baignent un Vieux-Port désormais disparu dans la danse et dans le jazz.

Ces livres se lisent en frappant du pied tant le jazz transpire à chaque page. On y danse le Charleston, le Black Bottom et la biguine. On y découvre des pépites musicales d’Afrique de l’Ouest, des Caraïbes et d’Amérique. Nous vous en dirons plus dans un autre article. En attendant, voici le morceau qui revient comme un leitmotiv autant festif que politique, un blues pour “secouer tout ça”. Shake that Thing !

Lisons et relisons Claude McKay.
Vous pouvez pré-commander l’édition française de Romance in Marseille juste ici !

Visez donc un peu la couverture comme elle est belle !
Salut aux amis Renaud et Armando pour leur beau travail d’édition.

 

Bibliographie :
– Collectif, Revue Riveneuve Continents n° 7 : Harlem héritage. Mémoire et renaissance, Marseille, 2008.
– Claude McKay, Romance in Marseille, Héliotropismes, Marseille, 2021.
– Claude McKay, Banjo, Editions de l’Olivier, Paris, 2015.
– Caroline Rolland-Diamond, Black America. Une histoire des luttes pour l’égalité et la justice (XIXe-XXIe siècle), Editions La Découverte, Paris, 2019.
– Howard Zinn, Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours, Agone, Paris, 2002.

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